Kä Mana, les activistes et nous : l’espérance congolaise en question

Alors que nous franchissons le seuil de 2026, cet article signé Bukasa Kabwe — lui-même formé à l’Université Alternative sous la houlette du philosophe Kä Mana — sonne comme un appel à la lucidité générationnelle. À travers une réflexion à la fois intime et politique, l’auteur interroge le destin de l’activisme citoyen né à Goma dans les sillons intellectuels tracés par Kä Mana. Que reste-t-il de cette « révolution de la pensée africaine » censée porter une alternative éthique, politique et civilisationnelle au Congo ? L’article dresse un constat douloureux : bien des activistes, une fois disparu leur objectif immédiat (le départ de Joseph Kabila), se sont perdus faute de vision à long terme, basculant dans l’individualisme, la cooptation politique, voire les compromissions armées ou extérieures. Sans condamner, mais en gardant la rigueur critique chère à Kä Mana, l’auteur nous invite à reprendre le flambeau non pas comme une posture, mais comme un engagement éthique durable. Revenir à Kä Mana, ce n’est pas le sanctifier — c’est oser répondre à sa question la plus exigeante : avons-nous le courage de transformer la pensée en civilisation ? Un texte nécessaire, au croisement de la mémoire, de la responsabilité et de l’espérance congolaise.

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Bukasa Kabwe

12/31/20252 min read

Kä Mana, les activistes et nous : l’espérance congolaise en question

Si le Professeur Kä Mana était encore en vie, une question s’imposerait avec acuité :

la révolution de la pensée africaine au Congo a-t-elle réellement produit les fruits espérés ?

Cette interrogation prend une résonance particulière à Goma, berceau de plusieurs mouvements de jeunes activistes nés dans le sillage de l'université Alternative sous le label de Pole Institute, initiative intellectuelle majeure portée par Kä Mana.

Cette université n’était pas un simple cadre de discussion. Elle constituait un espace de refondation de la conscience politique congolaise et africaine, où la pensée critique devait nourrir une action transformatrice, enracinée dans l’éthique (l'économie du bonheur partagé), la responsabilité et la durée. De ces rencontres sont nées des générations d’activistes convaincus que le changement politique passerait par une rupture radicale avec les pratiques autoritaires et prédatrices de l’État.

Pourtant, peu avant sa disparition, Kä Mana avait déjà exprimé une profonde inquiétude. Oui, dans un article écrit avec une lucidité douloureuse, il alertait déjà sur les dérives croissantes des mouvements citoyens en République démocratique du Congo. Il s’adressait aux jeunes activistes avec un cœur brisé, leur reprochant d’avoir réduit la lutte politique à un objectif unique : le départ de Joseph Kabila.

Une fois cet objectif atteint et cette page tournée, beaucoup se sont retrouvés sans vision structurante, sans projet de société et sans boussole idéologique. La lutte, privée de perspective historique, s’est progressivement vidée de sa substance. L’engagement collectif a laissé place à des trajectoires individuelles, souvent guidées par les opportunités, les réseaux et les intérêts personnels.

Aujourd’hui, le constat est préoccupant. Certains anciens activistes ont rejoint des rébellions armées ; d’autres ont intégré la sphère politique institutionnelle sans clarification idéologique ; d’autres encore se sont placés sous la dépendance de partenaires extérieurs, éloignés des réalités locales et parfois porteurs d’agendas ambigus. Enfin, nombreux sont ceux qui errent dans le désenchantement, sans protection ni avenir, exposés aux compromis faciles et à la fatigue morale.

Ce paysage fragmenté donne raison aux craintes du Professeur Kä Mana. Lui qui affirmait que sa génération avait échoué nourrissait pourtant une foi profonde en la nôtre. Il espérait que nous transformerions la critique intellectuelle en projet de civilisation, que l’activisme ne serait pas une étape opportuniste mais un engagement durable au service du bien commun.

Force est de reconnaître que cette promesse peine à se réaliser. La révolution de la pensée africaine ne peut survivre à la marchandisation de la lutte, à l’amnésie politique et à la perte du souffle éthique qui devait l’animer. Sans vision, sans mémoire et sans exigence morale, l’activisme se transforme en simple stratégie de positionnement.

Tout en marquant la fin de 2025 et à la pointe de l'année 2026, je voudrais que cette réflexion ne soit perçue comme une condamnation définitive ni moins, un renoncement. Elle est un appel à la lucidité et à la responsabilité générationnelle. Revenir à Kä Mana, ce n’est pas l’idéaliser ; c’est accepter l’inconfort de ses questions: penser pour libérer, lutter pour transformer et s’engager pour servir.

La question demeure ouverte :

avons-nous trahi l’héritage de Kä Mana, ou n’avons-nous pas encore trouvé le courage politique et moral de l’assumer pleinement ?

Bukasa Kabwe

Conflictologue et fruit de l'Université Alternative sous Kä Mana